L’angoisse est planétaire : l’algorithme va-t-il finir par dévorer la plume ? Partout, la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) soulève une crainte existentielle dans les rédactions, celle d’une automatisation qui écraserait la nuance humaine au profit d’une productivité robotique. Pourtant, loin des centres de décision occidentaux, c’est en Afrique centrale que s’invente peut-être la réponse à ce dilemme. Le Cameroun, malgré l’absence de cadres législatifs rigides, s’érige aujourd’hui en un fascinant laboratoire d’éthique. Ici, le vide réglementaire n’est pas une fatalité, mais une opportunité unique de bâtir une gouvernance technologique « bottom-up » que le reste du monde ferait bien d’observer de près.
1. Une arme à double tranchant dans un écosystème fragile

L’IA au Cameroun est un paradoxe brutal. Elle offre d’un côté un levier de modernisation inespéré pour booster la production d’info, mais elle menace de l’autre de saturer un marché médiatique précaire par une désinformation industrielle. C’est le choc frontal entre l’accélération technologique et la vulnérabilité structurelle.
Cette absence de filets de sécurité place le pays en « première ligne » de la révolution numérique. Dans ce contexte, l’agilité réglementaire devient une nécessité : faute de lois préétablies, les acteurs locaux doivent improviser une résistance éthique immédiate pour éviter que l’IA ne devienne un moteur de chaos informationnel.
2. L’intuition humaine face à « l’efficacité froide » des algorithmes
La grande hantise des journalistes camerounais réside dans la dilution du discernement. Si une machine peut générer un article en trois secondes, qui assume la responsabilité morale d’une erreur ou d’une fake news ? Cette question de la responsabilité est le cœur du problème. L’algorithme, dans sa logique binaire, ignore la déontologie. C’est ici que l’intuition humaine et le jugement critique s’imposent comme les derniers remparts contre l’érosion de la vérité.
Cette transition ne peut se faire sans une réflexion intellectuelle profonde, portée par des figures académiques majeures comme le Professeur Laurent Charles Boyomo Assala, dont la voix fait autorité dans le paysage médiatique :
« L’IA, ce n’est pas juste un gadget qu’on adopte sans réfléchir. C’est une véritable révolution qu’il faut penser, questionner et surtout encadrer. »
3. Le Modèle Med-IALab ou la stratégie des « 360 degrés »
Au centre de cette mutation, le Med-IALab ne joue pas seulement un rôle de conseiller technique, mais s’affirme comme le protagoniste d’un changement de paradigme. Sa « stratégie à 360 degrés » refuse l’adoption passive de la technologie pour privilégier une intégration consciente et souveraine.
Ce modèle repose sur quatre piliers analytiques et opérationnels :
- Veille technologique et observation : Analyser en continu les tendances pour ne pas subir l’innovation.
- Renforcement des capacités (Formation) : Outiller techniquement les professionnels pour qu’ils gardent le contrôle sur l’outil.
- Sensibilisation éthique : Replacer les valeurs humaines au centre de chaque processus algorithmique.
- Recherche et ingénierie normative : Produire une connaissance locale pour édicter des règles adaptées au terrain africain.
4. De la théorie à la pratique : Le chiffre qui rassure
L’action du Med-IALab ne se limite pas aux colloques feutrés ; elle s’ancre dans une réalité comptable et concrète. Déjà, 50 professionnels des médias ont été formés, constituant une première « masse critique » capable d’opposer une résistance éthique à l’efficacité froide des machines.
L’impact se joue à l’échelle micro, directement dans le sillage des rédactions. Par des audits personnalisés et la création de chartes éthiques sur-mesure, le laboratoire transforme la théorie en pratique quotidienne. Cette micro-ingénierie garantit que l’IA ne soit pas une greffe étrangère rejetée par le corps social, mais un outil domestiqué pour les besoins spécifiques du journalisme local.
5. L’horizon 2026 et l’ambition d’un standard régional
Le Cameroun ne se contente pas de réagir ; il projette son leadership. Avec le symposium national prévu en 2026, l’objectif est de cristalliser ces expérimentations en une norme de référence pour toute l’Afrique centrale. C’est ici que s’exprime la notion de « souveraineté éthique ».
Plutôt que d’importer des règlements conçus à Bruxelles ou à Washington, parfois totalement déconnectés des réalités de l’écosystème médiatique local, le Cameroun choisit de définir ses propres standards. Cette volonté de créer une norme endogène est une démonstration de leadership technologique : le pays ne se contente plus de consommer l’IA, il ambitionne d’en dicter la morale pour sa région.
L’alliance plutôt que la confrontation
L’analyse de la situation camerounaise nous mène à une conclusion radicale : l’avenir ne sera pas une lutte pour la survie de l’homme contre la machine, mais une quête d’hybridation. L’intelligence artificielle, si elle est encadrée par une éthique rigoureuse, devient un allié de poids dans la recherche de la vérité et la modernisation de la presse.
Et si, finalement, l’intelligence artificielle n’était pas la fin du journalisme, mais l’outil providentiel qui le forcera à se réinventer ? La question, fondamentale, reste ouverte.


