Pr Laurent-Charles BOYOMO ASSALA: « IA et Journalisme : Entre promesses technologiques et transformation structurelle des médias africains »

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Leçon inaugurale du lancement officiel de Med.IA Lab
Par le Pr Laurent-Charles Boyomo Assala, Professeur des Universités
Yaoundé, 22 novembre 2024 – Fondation Friedrich Ebert


[TEXTE INTÉGRAL DE LA LEÇON INAUGURALE CI-DESSOUS]

IA ET JOURNALISME: Entre promesses technologiques et transformation structurelle des médias africains

Pr Laurent-Charles Boyomo Assala, Professeur titulaire des Universités, Professeur Emérite de l’Université de Yaoundé II, Directeur Honoraire de l’ESSTIC et Directeur du Laboratoire YIMIS.
Si le déterminisme technologique et ses promesses de progrès conduisent mécaniquement à penser l’IA à partir de ses usages et ses utilités sociales, il n’est pas sans intérêt de questionner également et surtout la façon dont celle-ci transforme le rapport à la satisfaction et au bien-être que procure l’objet dans la société. De quoi est-il question ? L’IA comme tout outil oblige en effet en s’intéresser à la façon dont les techniques influencent les pratiques sociales, les relations humaines et les structures sociales, mais également la manière dont elles-mêmes  sont façonnées par les dimensions sociales. La sociologie constructiviste a en effet mis en lumière particulièrement éclairante que loin d’être une entité neutre et autonome, la technique n’est rien d’autre que le produit de choix sociaux. Or les discours autour de l’intelligence artificielle et de ses promesses semblent évacuer la question du choix pour ne retenir de cet outil que les formidables transformations sociales qu’il autorise.

 L’enjeu de la présente intervention vise à souligner les apports et les promesses de l’IA aux pratiques journalistiques certes, mais il s’agit aussi d’évaluer la conséquence d’une affectation spontanée de ses usages à une pratique professionnelle sur l’ensemble des dynamiques organisationnelles qui donnent sens à ladite profession. En ce qui concerne précisément le journalisme, il me semble important de penser l’IA au-delà des frontières purement professionnelles pour la rabattre à l’environnement institutionnel et organisationnel dans lequel opère la profession et sans laquelle celle-ci s’inscrit dans l’orphelinat conceptuel. De fait comme pour toutes les activités sociales, l’apport de l’IA dans la transformation des pratiques est substantiel en termes d’efficacité, de contraction du temps, de la précision des tâches et de la définition et des atteintes des objectifs. Dans quel sens s’opère la transformation ? En faveur du journalisme ou en faveur de l’entreprise quand on sait que le rapport à l’organisation est un processus d’intériorisation qui part de la satisfaction personnelle tirée de l’utilité économique vers l’usage en contexte social ? Au Cameroun où la structuration des entités médiatiques est entravée par un grand nombre de déséquilibre dans la chaîne de production et de consommation des médias, l’IA peut-elle s’envisager comme une solution ?

 Le journalisme comme activité n’est pas la dernière à pouvoir tirer profit des apports de ces outils dont il convient de rappeler rapidement les principaux apports (1). Il convient toutefois de considérer  également l’impact de l’IA sur l’environnement professionnel du journalisme qu’est l’entreprise de médias à partir duquel l’utilité sociale du professionnel prend toute sa consistance. Ledit impact semble en effet loin de laisser la pratique professionnelle sans inventaire (2).

  1. Les apports de l’IA au journalisme : les promesses de l’usage

  Il convient de faire une hygiène préalable des mots en précisant la différence entre l’usage et l’utilité. L’usage désigne la manière dont une technique ou un service est effectivement utilisé dans un contexte donné, dans la pratique de l’action. L’utilité s’intéresse quant à elle à la capacité d’un objet ou d’une action à satisfaire un besoin  et se concentre sur la fonction qu’un objet peut offrir. Or la prétention du discours prophétique est de lier l’usage et l’utilité dans un seul mouvement promotionnel pour en maximiser les promesses. Avec l’IA on semble avoir atteint le temps culminant de la théorie évolutionniste du journalisme par l’adjonction discursive de l’utilité à l’usage ;

 Car les transformations qui affectent le journalisme en contexte d’IA sont en effet nombreuses. Quatre apports essentiels peuvent être envisagés :

  • L’automatisation et l’efficacité du travail, notamment en matières de création de contenus de qualité, pertinents et uniques ; et des formats de contenus innovants et attractifs. L’intelligence artificielle peut permettre d’analyser de grandes quantités de données et d’identifier les tendances et les modèles qui pourraient échapper à l’attention du journaliste :
  • La personnalisation de l’information, l’IA permet de personnaliser les contenus pour le public des médias et d’améliorer leur expérience utilisateur
  • La vérification et la lutte contre les fake news : la recherche et la vérification des informations est une des conséquences de l’automatisation des tâches que permet l’IA
  • l’exigences de nouvelles compétences, l’IA permet de mettre en place des mécanismes de correction pour détecter et corriger les erreurs où les biais.

 En somme les promesses ici sont nombreuses en ce que l’IA permet au journaliste d’optimiser son travail et d’innover dans la production de l’information, par l’automatisation des tâches répétitives et de créer des formats diversifiés et adapter aux besoins des publics. Il reste à en évaluer l’effet sur l’organisation et le fonctionnement de l’entreprise médiatique dans un contexte où les déterminants historiques ont défini les normes sous lesquelles semblent se dérouler la production du travail journalistique. Il convient d’avoir en mémoire que le discours journalistique est une technique qui ne consiste pas qu’à rapporter des événements et à en proposer des explications, ce que tout citoyen qui le désire est susceptible de faire. Il porte sur un certain nombre d’exigences liées à la rhétorique avec en particulier la clarté, la précision, les données et les faits et la concision. Il a en plus la particularité de nommer les formes qu’il affecte à sa production, et qui assurent la légitimité et la distinction professionnelles que l’on nomme les genres rédactionnels ou journalistiques et qui déterminent les règles (le 5 W et le H), l’angle et le message essentiel.   

  • L’IA et l’entreprise médiatique

L’organisation classique de l’entreprise médiatique se structure généralement autour de quelques départements que nous citons pour mémoire :

  • La rédaction, responsable de la création des contenus et relevant des journalistes et rédacteurs ;
  • L’édition qui supervise la qualité et le format des contenus avant la publication ou la diffusion ;
  • La production qui s’occupe de la mise en forme et de la diffusion des contenus à travers plusieurs supports ;
  • Le marketing et la vente qui développe les stratégies pour attirer les annonceurs et élargir l’audience.

 Mais l’entreprise médiatique est qu’elle qu’en soit la taille,  bien plus que cela, puisqu’il s’agit d’un système structuré de personnes, de ressources et de processus établi et qui surplombe ses départements. Elle se caractérise par des règles, des hiérarchies, des routines et des mécanismes de coordination en vue de gérer les activités et les interactions entre les membres. Que les journalistes en soient devenus le groupe professionnellement dominant ne la résument pas qu’à ce milieu. Comment se ressentent ces interactions à l’ère de l’intelligence artificielle ? Comment l’entreprise parvient-elle à redistribuer les tâches de l’entreprise pour accroître la chaîne de valeur du produit/service informationnel en tenant compte du contexte de l’IA ?  Que devient le journaliste dans la chaîne de production quand on connaît la structure des coûts et les choix stratégiques de conglomération qui sont opérés par les entrepreneurs dont la présence est rarement mentionnée par les études, en vue de minimiser les coûts de production ?

 Si dans le contexte camerounais où les poursuites judiciaires ne sont pas rares contre les journalistes et les médias et  portent sur les fausses nouvelles, injures et diffamations, l’IA pourrait éventuellement réduire le nombre de procès et améliorer le traitement de l’information, il n’en reste pas moins que l’un des effets les plus remarquables de l’IA va être la restriction de l’emploi entrepreneurial avec le développement de l’emploi individuel, la substitution du travail collaboratif en entreprise par le développement du travail individuel et la disparition des enquêtes de terrain qui mettent en scène l’émotion du professionnel  désormais remplacé par le travail mécanique de journalistes robotisés.

Si l’organisation entrepreneuriale des médias camerounais est jusqu’à date porteuse de nombreuses déceptions, les organes et entités de médias qui y jouent cependant un rôle de socialisation extrêmement important. L’IA ne semble pas devoir contribuer à en assumer la fonction. Mais le journalisme lui-même résistera-t-il longtemps à cette automatisation des médias où déjà les présentatrices robotisées de journaux télévisés occupent de plus en plus l’espace ?        

Voici comment citer le texte:

Boyomo Assala, L.-C. (2024, 22 novembre). IA et journalisme : Entre promesses
technologiques et transformation structurelle des médias africains [Leçon inaugurale].
Med.IA Lab Association. https://med-ialab.org/2024/12/20/ia-et-journalisme-entre-promesses-technologiques-et-transformation-structurelle-des-medias-africains/

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