Le mardi 26 août 2025, j'ai eu l'honneur de partager mes recherches sur l'intelligence artificielle et sa transformation du journalisme camerounais lors d'une masterclass organisée pour célébrer les 10 ans du Quatrième Pouvoir. Aux côtés d'éminents experts de la communication, j'ai analysé comment l'IA redessine nos pratiques professionnelles entre opportunités prometteuses et défis structurels majeurs.
Par Dr. Hervé Tiwa, Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication et expert en transformation digitale des médias avec 20 ans d’expérience sur le terrain de l’info-communication. Chef de département de Communication à l’Institut Universitaire d’Afrique (IUA) de Yaoundé et Enseignant Associé au Collège de Paris et à l’ESSTIC, il dirige Med.IA Lab, où il pilote l’intégration de l’intelligence artificielle et la réforme des modèles économiques du journalisme au Cameroun et en Afrique.
Une célébration marquée par la réflexion prospective
Le Quatrième Pouvoir, journal en ligne camerounais pionnier, célébrait une décennie d’information citoyenne. Pour marquer cet anniversaire symbolique, l’équipe a organisé à l’Institut Universitaire des Grandes Écoles des Tropiques (IUGET) de Bonamoussadi une masterclass ouverte au grand public sur un sujet d’une actualité brûlante : l’impact de l’intelligence artificielle sur nos métiers.
Ce fut pour moi un privilège immense de partager ce panel avec des figures majeures de la recherche et de la pratique en communication au Cameroun. Échanger avec le Pr. Boteteme Munne, le Pr. Georges Madiba, le Pr. Thomas Atenga, Léonard Chatelain, la Pr. Chantal Moukoko et Guy Hervé Fongang a enrichi considérablement ma réflexion. Ces maîtres de la communication camerounaise apportent chacun un regard unique et complémentaire sur les mutations de notre écosystème médiatique.




Une ambivalence révélatrice du journalisme camerounais
Ma communication s’appuyait sur une étude empirique menée auprès de 40 journalistes camerounais ayant au minimum cinq années d’expérience, représentant la presse écrite, l’audiovisuel et le numérique. Les résultats dévoilent un paradoxe fascinant : 68% reconnaissent le potentiel de l’IA pour améliorer l’efficacité et la qualité de production, tandis que 73% expriment des craintes concernant la déshumanisation du métier et le risque de remplacement.
Plus révélateur encore, seuls 21% utilisent régulièrement des outils d’intelligence artificielle dans leurs pratiques quotidiennes. Cet écart de 47 points entre reconnaissance du potentiel et adoption effective constitue ce que j’appelle le « paradoxe camerounais » : nous savons que l’IA transformera profondément notre profession, mais nous tardons à nous l’approprier.
Les causes profondes de cette résistance
Durant ma présentation, j’ai identifié quatre obstacles structurels majeurs qui expliquent cette adoption timide.
Le déficit de formation arrive en tête. Les écoles de journalisme camerounaises n’intègrent pas encore massivement l’IA dans leurs cursus. Les rédactions, souvent en situation de précarité économique, ne peuvent financer des formations continues adaptées. Résultat : l’IA reste perçue comme une « boîte noire » mystérieuse plutôt qu’un outil maîtrisable.
Les infrastructures limitées constituent le deuxième frein. Avec seulement 46% de la population ayant accès à internet et des coûts de connexion prohibitifs pour beaucoup, l’utilisation régulière d’outils IA gourmands en bande passante reste un luxe inaccessible pour de nombreuses rédactions.
La précarité économique des médias aggrave la situation. Comment investir dans des licences d’outils IA quand les salaires ne sont pas régulièrement versés ? Cette réalité brutale contraste avec les investissements massifs en recherche et développement observés dans les pays occidentaux.
Le modèle journalistique africain lui-même pose défi. Contrairement à la spécialisation thématique valorisée en Occident, 68% des journalistes camerounais pratiquent un « journalisme touche-à-tout » par nécessité économique. Cette polyvalence forcée laisse peu de temps pour se former à de nouvelles technologies.
De nouveaux métiers émergent malgré tout
Malgré ces obstacles, j’ai souligné lors de ma communication que l’IA fait émerger de nouveaux rôles professionnels passionnants. Le prompt engineer, expert en formulation de requêtes optimisées pour dialoguer avec les intelligences artificielles, devient indispensable. Le data-journaliste augmenté combine analyse humaine et capacités computationnelles pour faire émerger des histoires cachées dans des masses de données. Le fact-checker augmenté utilise des outils IA pour détecter deepfakes et manipulations d’images, compétence cruciale face à la désinformation.


Plus stratégique encore, l’IA localizer adapte les outils conçus en Occident aux réalités linguistiques et culturelles africaines. Ce métier incarne la nécessité d’une souveraineté numérique africaine.
Recommandations pour une adoption responsable
Face aux experts présents, j’ai défendu une approche en quatre piliers. D’abord, chaque média devrait réaliser un audit diagnostic avant toute adoption, pour identifier précisément ses besoins et ressources. Ensuite, la formation continue structurée doit devenir prioritaire – c’est précisément la mission que nous poursuivons à Med.IA Lab avec des programmes adaptés aux contraintes camerounaises.
L’élaboration de chartes éthiques claires constitue le troisième pilier. Transparence sur l’utilisation de l’IA, vérification humaine obligatoire, protection des sources : ces règles doivent être définies collectivement par la profession. Enfin, l’adoption doit être progressive et contextuelle, commençant par des tâches simples avant d’étendre progressivement les usages.
Vision 2030 : un journalisme délibérément augmenté
J’ai conclu ma communication par une vision prospective :
le journalisme camerounais de 2030 ne sera ni entièrement humain, ni majoritairement artificiel, mais délibérément augmenté.
Dr Tiwa Hervé
Les binômes journaliste-IA combineront créativité humaine et capacités computationnelles, avec une distribution intelligente des tâches : l’enquête terrain, l’analyse contextuelle et le jugement éthique resteront humains, tandis que la veille, la transcription et l’analyse de données seront assistées par IA.
Cette vision n'adviendra que si quatre facteurs de succès convergent : développement de la souveraineté numérique africaine avec des modèles IA contextualisés culturellement , formation massive de 80% des journalistes d'ici 2030, gouvernance éthique partagée avec des chartes africaines communes, et amélioration des infrastructures pour atteindre 75% d'accès internet.
Un carrefour historique
Les échanges avec mes pairs du panel ont confirmé une conviction : nous sommes à un carrefour historique. L’IA n’est pas une menace existentielle mais une opportunité que nous devons saisir collectivement pour préserver les valeurs fondamentales du journalisme tout en adaptant nos pratiques au 21e siècle.
Le Quatrième Pouvoir, en choisissant ce thème pour ses 10 ans, démontre sa compréhension des enjeux futurs. Que cette masterclass marque le début d'une mobilisation collective du journalisme camerounais pour une transformation responsable et contextualisée.









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Med.IA Lab – Pour un journalisme africain augmenté
Transparence éthique:
Cet article relate une communication délivrée lors de la masterclass du 26 août 2025 à l’IUGET de Bonamoussadi, organisée pour les 10 ans du Quatrième Pouvoir. Il promeut une adoption responsable de l’IA qui augmente, sans remplacer, le journalisme humain.


